Environ 48 heures après la plus grande manifestation québécoise du 15 octobre revendiquant un salaire minimum de 15$/h, l’économiste Pierre Fortin donna à Radio-Canada une entrevue dans laquelle il avertissait que 100 000 Québécois-e-s pourraient perdre leur emploi si un salaire de 15 $ de l’heure était adopté. Fortin soutient aussi qu’une augmentation du salaire minimum à 15$ causerait une augmentation drastique du nombre de décrocheurs-euses au niveau secondaire, lesquel-le-s préféreraient travailler pour des salaires relativement élevés plutôt que de rester à l’école.

Ajoutant à la vague médiatique, deux jours après l’entrevue, un récapitulatif des arguments de Fortin apparut dans une vidéo du site web l’Actualité, où Pierre Fortin est chroniqueur depuis 1999. La vidéo débute en soutenant que « le salaire minimum devrait être aussi haut que possible », un argument avec lequel n’importe quel-le partisan-e d’un salaire minimum à 15$/h serait d’accord. Or, là où le mouvement pour le 15$ voit la limite des possibles comme fixée par l’action collective, Fortin la voit comme déterminée par un raisonnement mathématique, à savoir le ratio entre le salaire minimum et le salaire moyen. Se conformer à cette logique et à la pauvreté qui vient avec serait le meilleur espoir de la classe ouvrière.

Cette utilisation par Fortin de ce ratio est caractéristique d’une personne qui a bâti sa carrière sur le fait qu’il est, selon sa propre expression, « un agent double » naviguant entre la gauche et la droite politique. Dans la vidéo de l’Actualité, la présentatrice donne un portrait positif des mouvements pour le 15$ aux États-Unis (où le ratio salaire minimum/salaire moyen n’est que de 35%), tout en délégitimant le même mouvement au Québec (où le ratio est de 45%), le montrant comme une simple copie ridicule. Pour éclairer les masses québécoises, Pierre Fortin apparaît souriant, volant dans un habit de Superman, prêt à expliquer comment, au Québec, une « bombe atomique » prenant la forme de pertes d’emplois attend la province en cas d’augmentation du salaire minimum. Heureusement, l’alerte de Fortin obtint, deux jours après la sortie de la vidéo, une réponse critique de gauche venant de l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques. Qualifiant le ratio de Fortin de « verrou », le chercheur en économie Raphaël Langevin et le politologue Minh Nguyen ont démontré les faiblesses dans l’argumentaire de Fortin :

1) Fortin avait lancé l’avertissement en 2010 voulant qu’augmenter le « verrou » à 45-46% causerait la perte de 8000 emplois, alors que ce ratio a stagné à 47% depuis 2010, avec une hausse de l’emploi;

2) Pourquoi des étudiant-e-s de niveau secondaire décrocheraient s’il y a de moins en moins d’emplois?

Langevin et Nguyen vont même plus loin en argumentant que le salaire minimum devrait être rehaussé pour atteindre un niveau « viable » ou « décent », soit 15,30 $/h à Montréal, et des niveaux différents ailleurs au Québec. Il s’agit de la position officielle de l’IRIS depuis plusieurs années, position qui représente un paradigme tout à fait différent de celui avancé par Fortin. Mais ceci soulève une autre question : malgré la présence d’économistes légitimes de gauche comme Langevin, pourquoi les médias débattent-ils sans cesse quant à savoir si Fortin est de gauche ou de droite? Pourquoi est-ce si difficile de résoudre cette question?

Une réponse partielle est fournie par la revendication de Fortin comme quoi « il est à la fois possible d’être lucide et solidaire ». Or, mis à part un faible appui aux CPE subventionnés publiquement il y a quelques années (« ils se paient eux-mêmes »), il est difficile de voir quelle autre solidarité a démontrée Pierre Fortin. De plus, Fortin utilise des concepts mathématiques, comme son ratio « verrou », pour masquer ses penchants idéologiques. Comme l’a montré l’IRIS, la vraie question mathématique posée par l’enjeu du salaire minimum est de déterminer quel serait un salaire viable pour permettre à des mouvements sociaux de mener le combat pour l’atteindre. Comparativement à cela, fixer le salaire minimum selon un salaire moyen, lui-même déjà bas, n’est qu’une autre méthode pour préserver le statu quo de droite.

Finalement, voici venir l’ultime vanité de Fortin : ses mathématiques « claires » lui permettent de transcender les vieilles catégories de gauche et de droite. Cette prise de position lui a valu de nombreux prix, incluant celui de « Grand Montréalais », une médaille en or de la part du Gouverneur Général du Canada et le prix d’ »économiste le plus éminent de la décennie ». Avec l’establishment politique derrière lui, et l’annulation de toutes les frontières politiques qu’il prône, Fortin peut y aller de son ballet avec les médias, débitant sa doctrine conservatrice, depuis son intouchable tour « d’objectivité scientifique ». Tout cela ne peut que mieux prouver l’importance des instituts de recherche indépendants comme l’IRIS, lequel déploie science et mathématique pour servir les travailleurs et les travailleuses.

Cependant, ce sont les travailleurs et les travailleuses mêmes qui sont le vrai moteur de la lutte pour le 15$, particulièrement les employé-e-s de maison de retraite du SQEES,, les travailleurs-euses du Vieux-Port de Montréal, etc., qui ont courageusement fait grève pour un salaire de 15$/h, sans se préoccuper des avertissements de Fortin. Les socialistes ont un rôle essentiel à jouer en propulsant le débat à chaque détour et en créant des alliances clés avec ces travailleurs et travailleuses.

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