Il y a un peu plus d’un an que les travailleur·euse·s du Vieux-Port de Montréal ont entamé une grève pour obtenir un salaire à 15 $/heure ainsi que des journées de maladie et des jours de congés rémunérés. Durant les 5 mois de grève, de mai à octobre 2016, les travailleur·euse·s ont rejeté à trois reprises les offres faites par la direction, galvanisant l’opinion publique et s’attirant le soutien des groupes de gauche.

Si les travailleur·euse·s n’ont pas réussi à obtenir un salaire de base à 15 $/heure, ils et elles ont tiré beaucoup d’enseignements concernant la sensibilisation du public.

Michèle Hehn s’entretient avec Konrad Lamour, président du Syndicat des employé·e·s de la Société du Vieux-Port de Montréal, de l’Alliance de la fonction publique du Canada, laquelle est affiliée à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). Durant la grève, Lamour était le porte-parole et le coordinateur de l’équipe de négociation.

Michele Hehn : Les travailleur·euse·s du Vieux-Port ont commencé la grève dans un contexte très difficile, étant donné qu’ils sont assujettis à une structure d’emplois fédérale à deux paliers. Ils se sont trouvés sous-traitants de la Société Immobilière du Canada, qui se décrit elle-même comme étant « une société d’État fédérale autofinancée qui se spécialise en immobilier ». Votre employeur a pu faire appel à des briseur·euse·s de grève, alors que le Québec s’est doté de lois anti-briseur·euse·s de grève.

Comment avez-vous réagi face à ces défis et conservé l’élan lors de cette longue grève? Vous avez fait appel aux groupes de gauche. Quel rôle ont-ils joué dans votre stratégie?

Konrad Lamour : Les membres de notre local ont commencé à se préparer bien avant du début de la grève alors que nous étions encore en négociation de contrat. Nous avons commencé à organiser des événements de solidarité au Vieux-Port de Montréal dès le mois de novembre 2015, six mois avant le début de la grève. Par exemple, lorsque le Vieux-Port ou le Centre des Sciences de Montréal a organisé un événement visant à discuter de l’avenir du Vieux Port, nous avons manifesté pour rappeler à nos employeurs que les travailleur·euse·s exploité·e·s du Vieux-Port faisaient également partie de son avenir. C’était également une façon pour nous de faire savoir à ceux et celles qui participaient à l’événement que, à nos yeux, le Vieux-Port était devenu une entreprise employant de la main-d’œuvre à bon marché.

À l’ouverture de la patinoire, nous étions présent·e·s également, patinant avec nos casquettes du syndicat et nos bannières. Durant cette période, nous avons également communiqué avec des groupes de gauche : Alternative socialiste, les International Workers of the World et le Centre des travailleuses et travailleurs immigrants. Nous avons harmonisé nos négociations contractuelles avec la lutte plus générale pour le 15 $/heure, étant donné que 40 % de notre effectif gagne moins.

Nous avons de plus procédé au lancement de notre journal local. En plus de publier nos propres articles, nous avons encouragé nos partisan·e·s et nos allié·e·s à écrire aussi des articles, ce qui a permis de consolider le lien que nous partagions sur la question d’un salaire décent pour tou·te·s.

Au Vieux-Port et au Centre des Sciences, les membres du syndicat se composent d’un mélange de personnes, notamment des personnes très militantes et d’autres qui sont plus hésitantes. Toutefois, le soutien d’allié·e·s ne faisant pas partie du syndicat a eu un effet unificateur sur nos membres, tout particulièrement sur ceux et celles qui avaient été quelque peu ambivalent·e·s au début.

En bref, ce travail de préparation a porté fruit, puisque 80 % des membres ont voté pour la grève et rejeté l’offre finale de l’employeur.

Ainsi, nous avons reçu une injonction une semaine après le début pour nous être trouvé·e·s sur les lieux du Vieux-Port, qui est un des sites les plus visités par les touristes au Canada. Dans les jours qui ont précédés l’injonction, nous avons fait des lignes de piquetage au Vieux-Port, et manifesté dans le Vieux Montréal pour faire savoir aux touristes que nous étions en grève, et surtout que des briseur·euse·s de grève occupaient désormais nos emplois. Notre colère était vive et nous l’avons fait savoir au public par nos actions. Nous avons également maintenu le dynamisme de notre mouvement en ciblant le gouvernement fédéral, car malgré le fait que nous soyons des sous-traitant·e·s de la Société Immobilière du Canada, nous sommes officiellement des employé·e·s du gouvernement fédéral travaillant dans un lieu historique fédéral.

C’est pourquoi nous avons organisé des piquets de grève devant les bureaux de Justin Trudeau à Montréal, distribuant plus de 35 000 tracts dans sa circonscription. Nous nous sommes également rendu·e·s devant le parlement à Ottawa où nous avons rencontré des députés libéraux, notamment Mark Miller, Anju Dhillon et Nicolas Di Lorio. Nous avons organisé des manifestations devant les bureaux de plusieurs députés qui n’avaient pas tenu leur promesse de campagne électorale d’aider la classe moyenne. Au nom des travailleur·euse·s du local 10333, une équipe composée de quelques membres de notre syndicat et d’autres travailleur·euse·s du Canada, s’est présentée au parlement canadien avec les député·e·s Karine Trudel et Thomas Mulcair, qui était le chef du Nouveau Parti démocratique, pour présenter à la Chambre des Communes une loi anti-briseur·euse de grève. Même si, en tant que travailleur·euse·s du gouvernement fédéral, nous n’étions pas en fin de compte protégé·e·s par les lois anti-briseur·euse de grève du Québec, nous avions le sentiment que ces protections étaient importantes et devaient exister au niveau fédéral. Les travailleur·euse·s du Vieux-Port sont conscient·e·s de la dette que nous devons à René Lévesque, qui a joué un rôle essentiel pour faire passer des lois anti-briseur·euse·s de grève dans le sillage des gains de la Révolution tranquille.

Nous avons également pris part à des manifestations avant et pendant la grève pour exiger l’instauration du salaire minimum à 15 $/heure au Québec. Au fil du temps, nous avons obtenu le soutien de nombreux groupes communautaires et d’organisations syndicales, non seulement au niveau local et provincial, mais également à l’échelle fédérale. Des syndicats situés en Alberta ont même soutenu notre grève en nous faisant des dons en argent.

Dans l’ensemble, notre stratégie a consisté à être courageux·euses et persévérant·e·s et à faire preuve de patience. Si nous n’avons pas été capables de surmonter tous les défis, en particulier la présence de briseur·euse·s de grève, nous sommes toutefois parvenu·e·s à mobiliser nos membres à long terme, et créer des liens avec des allié·e·s.

MH : Étant donné que certains des travailleur·euse·s du Vieux-Port, y compris certains membres de votre équipe de négociation, étaient déjà payés 15 $/heure avant la grève, comment les travailleur·euse·s du Vieux-Port ont pu garder tout le monde unis face à la demande 15 $/heure?

KL : Une de nos principales priorités, en tant que dirigeants de la grève, était d’obtenir l’appui de nos membres qui gagnent moins que 15 $/heure, ou à peine le salaire minimum, c’est-à-dire les travailleur·euse·s d’entretiens pour la plupart. Il est important de leur faire savoir le sérieux de notre engagement envers le mouvement que nous voulions créer. Nous devions les convaincre qu’il ne s’agissait pas uniquement de quelques travailleur·euse·s choisis qui se battaient pour 15 $/heure, mais que tout le monde appuyait la lutte. Nous sommes parvenus à notre objectif. L’équipe d’entretien s’est jointe à nous et est devenue la base de notre lutte.

Nous avons également fait de l’éducation sur la question du 15 $/heure. Convaincu·e·s que le savoir donne le pouvoir, nous avons informé nos membres sur la façon dont leurs conditions de travail se comparent à celles d’autres personnes faisant le même travail. À cette fin, nous avons utilisé les études de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, ainsi que d’autres études indépendantes sur les avances déjà obtenues aux États-Unis concernant le salaire minimum à 15/heure. Ceci a permis d’informer nos membres qu’il était possible de gagner.

Nous avons fait nous-mêmes des recherches et communiqué les résultats à nos membres lors d’assemblées générales qui sont devenues la salle de classe pour la mobilisation de notre grève. Nous avons distribué des tracts informatifs sur les tables à dîner des travailleur·euse·s et les avons publiés sur Facebook. Nous avons organisé des ateliers de la campagne 15 and Fairness (15 et l’équité) afin que les travailleur·euse·s puissent avoir accès à de l’information provenant d’autres sources que celles de leurs propres dirigeant·e·s. Le message était le suivant : tous les prix augmentent, sauf les salaires! Le fait d’entendre cela de plusieurs sources a convaincu les gens que le gouvernement ne faisait pas tout son possible dans l’intérêt des travailleur·euse·s. Nous avons également demandé aux membres de nous dire comment ils parvenaient à survivre avec leurs salaires, de nous parler de leurs difficultés pour acheter le nécessaire. Certains devaient même avoir recours aux banques alimentaires pour avoir assez à manger. Les membres ont pu voir qu’ils n’étaient pas seul·e·s.

MH : Si les travailleur·euse·s du Vieux-Port n’ont pas pu obtenir un salaire minimum à 15 $/heure dans le cadre de leur nouveau contrat, ils et elles ont continué à s’organiser de diverses façons depuis leurs retours au travail. Par exemple, vous êtes allé·e·s voir récemment, en groupe, un film sur Karl Marx réalisé par Raoul Peck. Pouvez-vous nous décrire ces initiatives?

KL : Pendant la grève, nous avons été étonné·e·s de voir comment les gens nous admiraient, nous les travailleur·euse·s du Vieux-Port, et de chercher des réponses à leurs questions et être une source d’inspiration. Cela a contribué à un grand sentiment d’humilité. Par conséquent, nous avions le sentiment qu’il était important de continuer à nous mobiliser après la fin de la grève. À cette fin, nous avons mis sur pied une campagne afin de pouvoir garder le lien avec nos nouveaux·elles allié·e·s et poursuivre l’excellent travail que nous avons commencé ensemble. Par la suite, nous avons également négocié, dans le cadre de notre négociation collective, la création d’un comité paritaire employeur/employé ayant pour mandat d’embaucher une firme de recherche pour effectuer une analyse de marché, qui indiquera comment les travailleur·euse·s se comparent en termes de salaire avec ceux et celles qui occupent les mêmes fonctions ailleurs. Si l’étude de marché prouve que nos salaires sont inférieurs à ceux de la moyenne du marché, nous recevons alors une augmentation pour couvrir la différence. Dans ce cas, nous rouvrirons la convention collective pour y apporter immédiatement des ajustements de salaire avant le début des nouvelles négociations de contrat. Dans ce cas, nous n’avons pas à attendre 4 ans, qui est la durée de notre convention. Nous avons continué à travailler avec les allié·e·s que nous nous sommes faits durant la grève, au sein du comité intersyndical de Québec Solidaire, qui a obtenu plus de 2 000 signatures pour une pétition réclamant un salaire minimum à 15 $/heure, pétition qui a été par la suite à l’Assemblée nationale. Nous avons également été actif·ve·s au sein de la coalition 15maintenant du Centre de travailleuses et travailleurs immigrants. Les principales confédérations syndicales et les campus universitaires ont également mis sur pied leurs propres campagnes. Ces allié·e·s étaient à nos côtés lors des manifestations de l’été 2016. Et nous n’avons jamais arrêté. Nous poursuivons selon un rythme soutenu.

Cela a pris du temps, mais certains des syndicats ont finalement embarqué dans la campagne 15maintenant. Nous avons également rencontré ces syndicats. De plus, nous avons pris part à toutes les manifestations pour 15 $/heure, avec nos bannières qui annonçaient qui nous étions. Certains de nos membres se sont également impliqué·e·s dans des comités de quartier militants pour l’obtention du 15 $/heures. Le travail se poursuit et il est en bonne voie.

MH : L’Ontario vient d’annoncer récemment qu’il y aura une augmentation du salaire minimum en janvier 2019, et une augmentation à 14 $/heure en janvier 2018. En Alberta, le salaire va augmenter à 15 $/heure, en octobre 2018. À votre avis, pourquoi le Québec accuse-t-il du retard pour obtenir le salaire minimum à 15 $/heure?

KL : C’est une bonne question. On pourrait s’attendre à ce que le Québec, avec son historique de démocratie sociale, soit au-devant le l’Ontario, qui est une province généralement plus conservatrice. Pourtant le gouvernement a déjà annoncé le salaire minimum à 15 $/heure, et l’Alberta l’obtiendra en 2018. La Colombie-Britannique est la province qui a fait la promesse la plus récente en termes de salaire à 15 $/heure. Notre travail est donc de rappeler aux politicien·ne·s québécois·es les valeurs démocratiques sociales pour lesquelles on s’est battu lors de la Révolution tranquille. C’est notre tâche. Instaurer une société juste basée sur l’équité et le soutien mutuel.

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